11 janvier 2018

Philosophies infertiles

« C’est le monde qui est civilisé et non ses habitants, qui eux n’y voient même pas la civilisation mais en usent comme si elle était le produit même de la nature », écrivait José Ortega y Gasset. En effet, on naît et baigne dans une civilisation donnée, sans plus réaliser ses bienfaits, sans plus se rendre compte, surtout, qu'ils ne vont pas de soi, n'ont rien de naturel mais sont le fruit d’un lent travail de sophistication ou de raffinement

C'est une erreur d'appréciation de ce genre que Michéa soupçonne les théoriciens libéraux du 18ème siècle d'avoir commise. S'ils purent postuler que l’intérêt général s'atteint par la réalisation des intérêts privés, c’est qu’ils avaient sous les yeux une société encore traditionnelle, non libérale, où les comportements individuels s'embarrassaient d'un altruisme et d'une dimension communautaire qui paraissaient alors "naturels" à l'observateur contemporain. Naturels, c'est-à-dire indéfectibles, indécrottables, et que l'on pouvait les chahuter un peu en injectant de l'initiative par-ci, de l'égoïsme par-là, une pincée d'esprit de compétition... Seulement, quelques siècles à ce régime philosophique, et cet altruisme finit par se résorber, car précisément, il n’a rien de naturel ni d'inhérent à l'homme, il résulte d’une éducation, d'un long travail de civilité qui flétrit quand il n’est pas cultivé.

La Richesse des Nations - Dadam Smith

Michéa cite ici Castoriadis :

25 décembre 2017

Le morceau du jour qui serait jugé politiquement incorrect aujourd'hui.


Il se dit ici où là qu'il ne faut plus souhaiter un "joyeux Noël" aux gens, mais de "bonnes fêtes"... Le bonnes fêtes a l'avantage d'être vague et de s'adresser littéralement à tout le monde. Quand on affirme qu'on aime "l'humanité" (dans une chanson de la Nouvelle scène française, par exemple), on est suffisamment vague pour aimer tout le monde, mais personne en particulier. Quand, autre exemple, on aime les pompiers, qui sauvent des gens dans des situations scabreuses, on peut le prouver en leur donnant du fric, en achetant leurs brioches ou leur calendrier affreux. Quand on aime l'humanité, en revanche, on ne peut pas le prouver par un acte. Un type qui aime l'humanité, il faut le croire sur parole... Le "bonnes fêtes" est dans cette catégorie : il ne s'agit plus que d'une joie abstraite, désincarnée, tellement générale qu'elle peut aussi bien ne pas être du tout une joie, ni une fête. Comme tout ce qui est politiquement correct, nous nous retrouvons devant un anti-mot : vocable qui ne signifie ni ne spécifie plus rien.

Al Green, lui, cessa une carrière d'artiste soul bien partie pour être une des plus belles, pour se consacrer uniquement au petit Jésus, et à Dieu, son papa (comme chacun le sait). Il sombra dans le gospel comme d'autres font dans l'alcoolisme. Avant cela, il nous fit don de quelques morceaux d'anthologie soul rarement égalés. Tiré de l'album Call me (1973), ce bijou de musique chrétienne...


21 décembre 2017

Choses vues au Globalistan 7-

De la périphérie, 21 décembre 2017 

Camarades Périphériques caissières et empaqueteuses chez un exploiteur capitaliste, 
Occident, XXIè siècle- (Notez la station debout obligatoire). 

Je connais Marie-Christine Hermont : Elle n’existe pas. Elle pourrait s’appeler Birgit Eselmann en Allemagne ou Beatrix Kijvers en Belgique ou Wendy McGill aux US. La Périphérie est partout. Elle fait partie du décor, de l’arrière-plan. Elle est un détail de l’Histoire. Père ouvrier électricien à la SNCF, puis chez Bourgier-Métal, un sous-traitant qui a tenu 11 ans, mère vendeuse en boulangerie ; Marie-Christine a été la première à avoir le BEPC (on dit aujourd’hui « Brevet des collèges »). Elle a fait un CAP de techniques de vente. Sa famille et elle croyaient à l’école. Piège à cons, oui. Au moins, c’est franc aujourd’hui : ses gamins seront chômeurs, RSistes. Ou alors, ils devront émigrer, mais pour aller où ? Aujourd’hui, après 24 ans d’expériences professionnelles, elle gagne 1010 euros bruts par mois comme caissière chez Prisunic à temps partiel, faute de mieux. Ça pourrait être pire : les filles sont sympa, solidaires, le patron vient de la base, il SAIT. L’homme de sa vie l’a quittée. Elle élève seule ses deux enfants – Léa et Théo. Chaque mois, dès la fin de la deuxième semaine, elle compte ses sous au plus juste. Elle se met à bouffer des pâtes, pour que ses gamins aient des protéines un peu fraîches. Ah oui, elle a aussi les allocs et de temps en temps, quand cette feignasse d’ex-mari y pense, une pension alimentaire d’un montant de 80 euros par mois – le beurre sur les épinards, comme on dit. Elle s’est inscrite un mois sur Meetic pour trouver quelqu’un, mais c’est trop cher et elle n’a trouvé que des gars comme elles, qui se noircissent au Jägermeister ou qui veulent juste tirer un coup.

20 décembre 2017

Le Rouge et le Noir 2

téléchargement 

Au 19ème siècle, le roman d'initiation narrait le parcours d’un jeune homme de milieu modeste, né hors du « sérail » et qui allait s’y élever par son habileté ou ses talents. Le roman d’initiation de notre 21ème siècle semble proposer une trajectoire inverse, et s’annonce en cela réjouissant. Le jeune héros est un individu plutôt bien loti, qui va s’efforcer, durant son aventure, de se désintégrer de la bonne société, de sortir du système.

Julien Sorel, aujourd’hui, a des parents qui ont des moyens, un père en poste dans une belle compagnie ; il a fait une très bonne école de commerce. Après un an en finance-comptabilité chez Groupama, il a ressenti le besoin d'une quête de sens. Papa avait encore de quoi lui prêter pour racheter un bar à vin, avec son ami du BDE, situé dans un quartier vivant de la ville. Julien a trouvé le concept, a baptisé le lieu d’un prénom français à l’ancienne, populaire - ça lui rappelle son grand-père, qui avait fait l’inverse de tout cela pour que sa descendance puisse faire mieux que lui. Julien a trouvé le concept, dessiné lui-même le logo, une amie termine de lui développer l’appli. Le voilà petit commerçant, mais avec des moyens. Il vote Macron pour raisons fiscales. Il est pour le Changement. Il propose une très bonne burrata à 21 € (ses amis restés dans la finance en raffolent). Il n’a pas de voiture, pas de maison. Un vélo. Pas marié. Un enfant. Keno. Un prénom pas comme les autres. Julien aime la débrouille. Les plans copains. Il cultive un look de bistrotier de l’Aveyron : chemise à carreaux (mais de marque), tablier, et petite barbe dégueulasse. Il se sent vivre quand il aide à décharger les fûts du camion.

Ce qui lui importait avant tout était de sortir des rails. Ne pas faire comme son pauvre père (cadre !). Il aurait pu être artiste s’il avait eu un talent. Il aime la vie de bohème. A condition de pouvoir partir en vacances chaque année à l’étranger. Julien a tout de suite vu que nous avions changé d’époque. Que son intérêt était de quitter la voie droite, de donner à sa carrière la petite torsion, la petite patine cérusée qui le rend unique. Oh oui, Julien aime le cérusé. Il est prêt à payer très cher pour ça. Il sait d'instinct que pour être bien comme il faut, désormais, il faut ne pas être bien comme il faut. Le gendre idéal, aujourd'hui, a le goût de l’entrepreneuriat. Le goût de l’usage plutôt que de la propriété. Des parts et des actions plutôt que de l’immobilier.

Julien sait qu’il peut cumuler le revenu du bourgeois et le prestige du marginal réprouvé. Alors pourquoi devrait-il choisir ?

17 décembre 2017

L'interdiction du mois - Rouler à 90Km/h sur les routes


En démarrant, il y a trois semaines, une rubrique intitulée « l’interdiction du mois », je comptais bien avoir le temps de glander entre deux dénonciations rageuses. Connaissant le goût moderne pour la contrainte (dans un concert assourdissant de paroles libertaires, libérales, et libertophiles), j’imaginais qu’une chronique au rythme mensuel rendrait compte de l’activité des fanatiques qui, sans relâche, trouvent et imposent toujours plus de limites à la liberté de ce dangereux personnage nommé Autrui. Hélas ! Ces cons-là ont le vent mauvais en poupe, et filent avec un entrain de bacheliers vers l’horizon marron des lendemains qui fliquent. Cette semaine, donc, la nouvelle interdiction qui nous menace est d’ordre routier : ne plus dépasser 80km/h sur les routes départementales.

Si cela ne dépendait que de moi, il n’y aurait plus une seule voiture en France. Plus une voiture, plus un m² de goudron, plus de tire-fesse, plus une piscine, plus un seul golf, plus de parcs à jeux, plus de musées et, naturellement, plus d’écoles. Le retour de la préhistoire, ce serait. Et, pour être plus sûr, la préhistoire à ses débuts ! Tous à pinces, et chacun avec le droit d’aller se faire enculer. Ça simplifierait à peu près tous les problèmes qui nous accablent. Les bouchons quand tu pars à la neige ? Fini. Les encombrements parisiens ? Oubliés ! Les connasses qui te bloquent la rue quand elles déposent leur lardon juste en face de la porte de l’école, là oùsque la voie est justement rétrécie pour ne laisser passer qu’une seule voiture à la fois (Sainte sécurité, priez pour nous) ? Ter-mi-né ! Plus jamais ça ! Alors, l’abaissement de 10km/h sur les routes, à côté de mon programme à moi, ça ressemble au pet d’une mésange au-dessus d’un camp de manouches !

15 décembre 2017

L'ouvrier d'apparat

Avertissement: Kevin Torquemada et Beboper ont collaboré pour écrire ce texte "à quatre mains", comme on dit.  Sauras-tu, lecteur lucide, reconnaître qui a fait quoi dans ce bintz ?



Tendance Up : jeune métro-sexuel en bleu de chauffe. 
Le dandy de 2018 adoptera sans réserve le look Prolo !

Pascal : « D’où vient qu’un boiteux ne nous irrite pas, et un esprit boiteux nous irrite ? A cause qu’un boiteux reconnaît que nous allons droit, et qu’un esprit boiteux dit que c’est nous qui boitons. »

Le bobo est tout entier défini dans ce cas de figure. Ce qui le rend insupportable n’est pas tant sa façon de vivre, de s’habiller ou d’arborer une barbe grotesque, mais plutôt ses deux caractères évidents : faire la leçon au monde entier, et incarner de façon caricaturale le concept orwellien de double pensée.
Le bourgeois du XIXème siècle pouvait être défini, psychologiquement, comme quelqu’un qui essaie de se faire passer pour ce qu’il n’est pas. Tandis que l’ouvrier, le prolétaire, se contentait d’être ce qu’il était - c’est-à-dire pas grand ’chose, le bourgeois se donnait des airs, prenait des poses, disposait autour de lui les indices prouvant qu’il appartenait à une élite en formation, héritière putative des dignités perdues des noblesses d’ancien régime. Il s’agissait pour le bourgeois, même petit, de se différencier du populo à tout prix, quitte à jouer un rôle trop large pour ses épaules.

Dès son 1er jour de taf, Trump annule un accord libre-échangiste. Toi Président, tu ferais quoi?